BRM600 de Grenoble #DNF

Anticipation, doute, peur, espoir, abandon, plein de mots pour exprimer ce qui s’est passé pendant ces 443 km.

Le 600 km, 4ème étape de la qualification pour PBP, la plus longue distance à parcourir à vélo dans ma “carrière” de cycliste.
Un moral en béton après les 3 premiers brevets réussis. D’ailleurs tout le monde autour de moi en est sûr: je vais aller au bout, c’est dans la poche.
Moi aussi j’y crois, j’ai des doutes, je suis conscient de l’effort à fournir, c’est faisable, j’en ai les moyens physiques et mentaux. Mais bon, il va quand même falloir les rouler ces 600 km.

Le parcours est velu: 6800D+ sur 600 km dont 5800 sur les 400 premiers, c’est donc plus dur que le brevet de 400, puis il y a encore 200km pour finir. Il va donc falloir gérer.

Je ne suis pas seul pour me rendre à Grenoble, j’ai ma supportrice numéro 1, Murielle à mes côtés. On se rend à Grenoble vendredi début d’après-midi pour être sûrs d’avoir une place au camping. Bon le thème du weekend est posé: il pleut.

JP a failli annuler le brevet, les prévisions jusqu’à 3j avant étaient catastrophiques: beaucoup de pluie, tout le temps, puis finalement c’est assez dégagé le samedi avec une bonne averse pendant la nuit du samedi au dimanche, ça va être compliqué, mais ça passe.

Bertrand avec qui j’ai roulé les 3 premiers brevets (mais qui ne sera pas présent) et qui a roulé ce 600 en 2018 me prévient: après Le Puy-en-Velay , il va faire froid, très froid.
J’ai prévu de m’habiller en conséquence: même du change pour être sec au moment où j’arrive dans cette région.

Je pars avec un stock monstrueux de bouffe: 16 fajitas, 12 figues, 2 bananes. 2 kg de bouffe répartie dans mes sacoches et poches de maillot. En gros je suis en autonomie, il me faudra juste trouver de l’eau. J’ai même une fiole de sirop d’agave-citron-sel pour faire le plein des gourdes.

La nuit de vendredi à samedi est compliquée, malgré un coucher tôt, je me réveille toutes les heures, et à 1h plus possible de dormir. On se lève à 2h au lieu de 2h30 et là j’ai bien le temps de faire tous les préparatifs et de prendre le petit déj.
À 3h15 on est place de Sfax, il y a une toute petite bruine, Murielle m’a accompagné au départ, à vélo :) Peu de monde pour le moment et finalement nous ne serons que 40 à prendre le départ. Je retrouve Brigitte, Florian, Pascal et bien d’autres, des gens avec qui j’ai fait mes tout premiers brevets en 2013, on a tous un peu les chocottes avant de s’élancer pour ce long voyage.
Il y a Olivier aussi avec qui j’ai fait le 400, mais il accompagne son amie Karine, c’est le seul de la troupe des rapides présents sur les autres brevets qui est là. Je sens que je vais rouler seul aujourd’hui.
Finalement, je retrouve Jean-Luc, un ami de Baptiste et qui a roulé avec Nico sur le 300, c’est un bon rouleur, expérimenté, j’aimerais bien rouler avec lui tiens.

4h10 on prend le départ, tiens Murielle ne prend pas le départ et retourne se coucher dans le van. Tout le monde est un peu déçu mais c’est son choix ;)

JP nous emmène jusqu’à la voie verte en cortège

Et rapidement il me dit que c’est bon je peux y aller. Euhhh, ok, je vais quand même aller chercher un copain. Je me laisse rattraper par le peloton et retrouve Jean-Luc, je lui propose de venir rouler mais il décline. Il se souvient du départ du 300, on était parti super fort, tout dans le rouge, et là il veut s’économiser pour la nuit qui s’annonce compliquée. Bon. Personne ne veut se joindre à moi. Je pars seul, dans la nuit.

Au bout de la voie verte je me retourne, aucune lumière. Bon, c’est parti. Je pars seul dans Vinay, direction Roybon, ce parcours je l’avais emprunté lors de mon premier 200. Je roule tranquille, mais dans cette montée, je mets 8 minutes de moins qu’en 2013. Que de progrès.

Ensuite ça défile 50 km de faux plat descendant, le jour se lève, c’est tristoune, tout gris, mais au moins il ne pleut pas.

Je suis parti en cuissard avec jambières, les grosses chaussettes “étanches” (mais qui ne le sont plus) un mérinos manche longue, un maillot mérinos doublé coupe vent, des manchons et la chasuble jaune. J’ai la même tenue pour le haut en double dans la sacoche, et une veste de pluie, ainsi qu’une paire de chaussettes merinos. C’est le genre de tenue que je met pour rouler entre 0 et -5.

Bon quand ça monte j’ouvre tout et en roulant tranquille ça passe. Mais quand le soleil pointe le bout de son nez, si si c’est arrivé quelques fois, j’ai vraiment chaud.

Les 100 premiers kms sont avalés à 30 km/h mais dans les gorges de la Cance, je ralentis, le revêtement est vraiment mauvais et grâce au capteur de puissance, je réalise la perte de rendement dûe au revêtement, hallucinant.

Arrive ensuite le col de la république et là c’est le drame: j’ai mal aux cannes je pousse à peine 240w et ça pique ????
Mais qu’est ce qui m’arrive, sur le 300 et le 400, on a fait les premières bosses à 280-300w et j’étais bien.
Bah en fait je roule seul, je suis en prise tout le temps, je roule pas sur un rythme violent, mais sans personne pour prendre des relais, c’est en fait un poil trop fort.
Je décide donc d’y aller plus cool sur le plat, je m’étais fixé un objectif autour de 200w et depuis le départ je suis à 220 avec peu de montée, c’est trop.
Donc après la descente, je roule au ressenti, j’enroule, je mouline et je fais en sorte de ne jamais forcer, seulement dans les bosses, je me cale à 240w pour pas effondrer la moyenne.
Dans la montée du Pertuiset juste après Firminy ça va déjà beaucoup mieux. Le mal de jambes a disparu, ça grimpe facile maintenant 245w sans forcer.
Bon à partir de là on est sur un plateau hyper vallonné, ça n’avance pas, la moyenne s’effondre, mais au final ça colle avec les prévisions. Il faut juste prendre mon mal en patience sur cette partie difficile, exposée aux vents et mal plate.
Je suis content de profiter de la longue descente jusqu’à Brioude et ravi de constater que j’ai repris 5’ sur les 30’ de retard au dernier contrôle. Voilà la moitié du brevet d’avalée en 11h, mais il reste du boulot, beaucoup de bosses à grignoter .
Bon malgré mon stock de fajitas, j’ai faim. Et là c’est un McChicken qui me fait envie, oui je sais pas trop d’où ça vient, je ne mange plus au McDo depuis des années, mais là ça me paraît un bon compromis calories- rapidité de service. Bon y’a pas de McDo à Brioude, alors pas de pause, je repars. C’est une bonne portion de plat qui m’attend maintenant et je roule, tranquille, posé sur mon guidon, et pendant ce temps, j’ai bien le temps de réfléchir.
Tiens une boulangerie bien garni, si je m'arrêtais grignoter un truc...
Et là je sens bien que je vais aller au bout de 600, oui il y a encore 3 vacheries a 2000D+ à manger, mais je me sens bien, tout en gestion, ça va le faire, mais, franchement, une fois les 600 bouclés, remettre une couche?
Depuis midi, je baille, la nuit a été trop courte, je suis fatigué. Et là tout de suite, je n’ai plus envie de faire PBP, déjà sur le 400 dans la dernière partie où j’ai roulé seul, ce désintérêt pour le 1200 naissait. Le lendemain c’était oublié. Mais là alors que tout va bien, tout est sous contrôle, le même ressenti est présent.
Mais là pendant 5h cette pensée va faire des aller-retours dans mon esprit, ai-je vraiment envie de faire PBP?
Je sais que j’en ai les moyens, mais dans quel conditions, quel est mon objectif pour PBP, est-ce que je veux vraiment? Le résultat de ces 5h de réflexions, oui 5h, c’est que non, je ne veux plus faire PBP. Je ne veux pas “gâcher” une semaine de vacances, le prix de l’inscription.
Il faut bien réaliser que ça fait 12h que je roule seul, j’ai déjà 3800 D+ au compteur pour 300km. Je cogite. Et donc là c’est fini, je veux boucler ce 600, je suis bien, un peu plus lent que prévu, mais quand même plus rapide que ce que les copains ont prédit, et plus rapide que Bertrand et Bridou l’an dernier alors qu’ils étaient 2.
A Chanteuge, une belle averse se déclenche, j’ai justement besoin de me ravitailler en eau et ce chiotte publique m’a l’air tout confort pour faire une vidange et laisser passer l’averse, y’a même la place pour mon vélo. Donc première pause de la sortie et je repars au sec.
J’ai 90km compliqués qui s’annonce, 2000m D+ à avaler, mais je suis confiant, mes jambes répondent parfaitement aux sollicitations dans les bosses.
Allez c’est parti, première bosse, tiens, un panneau route barrée à 4km, au pied de la bosse, bah ça promet, bon en vélo ça doit passer quand même, 4 km plus tard je tombe sur des barrières, effectivement la route est en réfection mais ça roule bien sur une première couche de bitume gravillonée, allez zou.
1km plus loin ça devient plus compliqué , plus de bitume mais du gravillon tassé, bon bien tassé le gravillon, ça passe bien.
1 km plus tard, le gravillon est de moins en moins bien pensé. Ça commence à être compliqué cette histoire.
Les 600 derniers mètres, c’est du pure gravel, tout mou, il faut zigzaguer entre les plaques de gravillons défoncées , finalement j’arrive au bout des travaux, les roues s’enfoncent, mais ça passe, et enfin du bitume. Bon il est 17h pour moi, mais j’imagine ceux qui vont passer là de nuit, je les plains.
Allez une jolie descente et c’est reparti pour une autre bosse, dans les gorges de l’Allier, c’est magnifique

Mais la pluie débarque, je me fais rincer copieusement sur la fin, et je sais que la descente qui vient va être pénible. Je décide de me changer en haut de la bosse, pour pas me cailler dans la descente.
J’arrive enfin au Puy-en-Velay, ça fait 7h que je vois ces panneaux qui m’en rapprochent puis m’en éloignent car on tourne autour depuis le km 200.
C’est marrant car le Puy j’y étais il y a 3 semaines pour récupérer Murielle après sa marche de 370 km, je retrouve les chemins que nous avons parcourus ensemble.
Ah un panneau McDo, je vais enfin assouvir mon envie de McChicken. Il est 20h, le resto est plein, mais je trouve une place à côté de la fenêtre pour surveiller mon vélo.
Je m’enfile rapido mon burger et c’est reparti.
Bon je suis ravitaillé, sec, réchauffé, il me reste environ 210 km 1500 D+ et 9h pour tenir sous les 25h, ca joue.
Je suis remonté à bloc et j’attaque la dernière grosse bosse de la journée. La nuit tombe, et la pluie aussi. Je m’en fous j’ai la veste.
Je roule vraiment tranquille pour pas trop transpirer, mais y’a a pas, quand ça monte faut quand même faire un effort.
Je monte dans la pénombre et je vois cette énorme nuage accroché en haut de la montagne, ça va pas s’arranger ...
J’arrive au sommet de cette bosse à 22h, il fait nuit noire et une forte pluie s’abat sur moi mais maintenant c’est profil descendant et y’a plus qu’à rentrer.
Bon c’est tout de même vallonné jusqu’à St-Agrève, mais je n’ai aucun soucis à “taper” les coups de cul. Arrive ensuite la longue descente vers Lamastre, et là, tout bascule.
Je suis détrempé, ça descend fort, l’eau ruisselle dans mon cou, les muscles se tétanisent le long de ma nuque.
La route tourne et tourne et tourne en descendant, j’ai de plus en plus froid. Mon phare est trop directif, je vois mal les virages, je suis obligé de freiner tout le temps.
Mes mains se crispent, mais gants sont détrempés, à certains moment je n’arrive pas à desserrer les doigts.
Je commence à être pris de tremblements. Cette descente n’en finit pas.
J’envisage sérieusement d’abandonner, mais comment? Tous les villages que je traverse depuis qu’il fait nuit sont morts, pas un bar, pas un hôtel.
Où m'arrêter pour me réchauffer? Faire une pause pour repartir, ça c’est une idée, au diable le chrono, maintenant je veux juste valider ce brevet.
Je ne vois pas de solution, il faut résister, rallier Grenoble.
Je me met à chanter à tue-tête, je danse la tektonik sur mon vélo pour me réchauffer, je fais des mouvements d’épaule pour décontracter mon cou.
Ca fonctionne, je me réchauffe, je retrouve mes mains.
Enfin Lamastre, j’ai la question du contrôle en tête et trouve la réponse en passant, pas besoin de m’arrêter sous la pluie pour noter, je file.
Mais en rentrant dans le centre, je trouve une terrasse abritée. Je m’y arrête pour sortir à manger, noter la réponse et mémoriser la question suivante.
Je repars, mais ces quelques minutes d’arrêt me sont fatales. Je suis pris de tremblements et n’arrive pas à guider mon vélo.
C’est juste impossible. Je fais 10m et m’arrête. Je n’y arrive pas.
Sur ma droite un bar ouvert, il est 23h40.
J’entre, sous le regard abasourdi d’une bande de jeunes bien ivres. Je commande un thé, il faut que je me réchauffe.
Une fois mon thé bu et après avoir raconté mon histoire (personne ne me croit, c’est hilarant) je tente de repartir, mais à peine sorti, je me remets à trembler.
Ca ne va pas être possible.
Il me reste 5h au mieux à rouler, peut-être plus. Je ne vois pas où je pourrais m’arrêter à nouveau si les tremblements reprennent.
Je n’ai pas de couverture de survie, quelle erreur, pourtant quand je pars en montagne à pieds j’en ai toujours une sur moi, mais là non.
Je ne veux pas prendre de risque, le bar ferme dans 1h, j’appelle Murielle.
Arghhh je tombe sur la messagerie.
Je retente, elle décroche, elle ne dormait pas, elle me demande 3x si je suis sûr que je veux abandonner, si je ne vais pas regretter, mais là non, j’ai bien réfléchi, je ne veux pas abandonner, mais je ne peux pas rester dans ce bar, il n’y a pas d’hôtel à proximité, je ne vois pas d’autre solution.
Je lui donne l’adresse du bar, elle a 1h30 de route, qui seront en fait 2h vu les conditions. Pendant ce temps, Jean-Luc qui était le 2e sur le parcours derrière moi arrive. J’avais 1h10 d’avance sur lui. Ah enfin les ivrognes me croient :)
Il est frigorifié lui aussi, mais il boit son thé puis repart, quel guerrier.
Le bar ferme, je me réfugie dans le sas d’entrée de la Caisse d’épargne adjacente et attend 30 min que Murielle arrive.
Enfin la voilà. C’est fini, je rentre.
Bon cette abandon ça règle mon problème, je ne suis pas qualifié pour PBP, donc envie ou pas y’a plus à se poser la question, cette année je ne ferai pas PBP.
Mais tout n’est pas si simple. Faut pas oublier un truc. Je suis con, j’aime pas l’échec.
Non mais en fait je suis pas si con, l’échec n’est qu’une leçon, un apprentissage.
Ok je ne suis plus sûr d’avoir envie de faire PBP. Mais putain ce 600 je l’avais dans les jambes. Quand je m’arrête, je suis à 25 km/h de moyenne pour 445 km et 6200 D+. Derrière il restait 135 km avec 800 D+, vu les jambes que j’avais, c’était réglé en 5h et donc sous les 25h, solo. Fait chier quoi.

Et puis tout le monde me l’a dit, Tom, prends ton temps, réfléchis, donnes toi une chance.

Me donner une chance, c’est quoi?
C’est refaire un 600, valider ma qualification pour PBP et à ce moment-là décider, est-ce que je veux faire PBP, comment je veux faire PBP.
Sinon, je tourne la page, j’oublie ces conneries de cyclisme au long cours, c’est que ça fait mal au cul quand-même.
Mais bon sang, ça m’attire, j’en rêve, et à priori je suis pas mauvais. Que faire?
Alors sous l’influence de mon entourage, et parce-que je suis faible, lundi soir, moins de 48h après, j’ai signé pour le brevet de Manosque.
Go!